Je travaille dans un bureau philosophique. Ca va vous surprendre, mais c’est ainsi. Afin de ne pas finir complétement abruti par des tâches de bureau à longueur de semaine, nous devisons parfois, ma collègue et moi, sur de grands thèmes, qui a défaut de nous être directement utiles dans nos tâches, ont l’avantage de nous faire réfléchir sur d’autres sujets.
Comme nous sommes sérieux, nous restons toujours dans des réflexions en incidence avec le travail, pris au sens large.
Cette semaine, nous avions justement abordé l’équité, le sens du juste.
Evidemment, après avoir rapidement fait le rapprochement entre l’équité matériel et l’équité morale, il avait fallu passer aux exercices pratiques, puisque justement les vacances approches, et qu’il convient de s’organiser.
Nous avons donc déterminé un équilibre, qui – je me dois de le reconnaître – me satisfait pleinement, et ma collègue aussi puisqu’elle en est l’initiatrice.
Patatra…….. !!!
Vendredi après midi, je vais dire le-bureau-d’à-côté, même si nettement plus loin, mais je ne vais pas vous faire faire le tour de la maison, le-bureau-d’à-côté donc, vient s’enquêrir de notre organisation pour les vacances.
C’est gentil.
C’est gentil et curieux, puisque de toute façon, ce que l’on peut organiser chez nous et sans incidence chez eux.
Et là, ôh surprise, le sens de l’équité que nous avons péniblement élaboré à deux, ne correspond pas – mais alors pas du tout – à l’équité du-bureau-d’à-côté !
Fichtre !!!
Si j’étais sensible, je vous dirais que celà a pourri mon week-end,en interrogations futiles du genre de celles-çi que l’on m’a plus ou moins fait entre-percevoir :
Ma collègue est-elle cette louve si maligne qui guette chacune de mes faiblesses pour s’accaparer son avantage ?
Pire :
Ma collègue est-elle une sorcière envoûteuse, une vaudou ?
Et en résumé :
Me suis-je fais avoir ?
Mais voilà, je ne suis pas sensible, et j’ai même des convictions et certitudes bien trempées.
J’ai donc passé un bon week-end, merci !
Tout d’abord, puisque nous travaillons à deux, nous équilibrons à deux, et du tant que nos arrangements résultent justement d’un arrangement, je ne vois pas ce que d’autres auraient à y redire.
Mais, mais, mais, mais les gens sont ainsi faits, qu’ils préfèrent largement gloser sur le cul de leur semblables, plutôt que de s’en tenir à ce qui les intéresse en priorité.
C’est une propension tout à fait humaine ça, de venir s’occuper d’autrui, plutot que de s’occuper de son pré carré. C’est vrai que ca permet d’alimenter les conversations du repas du soir. S’il n’y avait pas les autres à observer, à épier, à soupeser, à jauger, à estimer, j’en connais un paquet qui voudrait se faire chier gravement dans la vie. D’ailleurs, généralement, c’est déjà parce que l’ennuie règne qu’ils s’occupent ainsi – si tendrement – du foyer des autres !
Le Tahitien de Diderot et Le Huron de Rousseau m’avait déjà appris que la notion de ce qui est juste diffère des lieux, et du temps où nous évoquons cette question. Mais jamais, au grand jamais, je n’eu pu penser que la notion d’équité pouvait avoir un équilibre aussi fragile, et ne pas pouvoir trouver grâce aux yeux de mes contemporains, une fois le seuil des 16m2 du bureau dépassé !
Voici qui réduit singulièrement le champ du monde !
J’en suis encore tout retourné !
Même, et en supposant que notre équité, ne ressorte pas d’un accord, d’une discussion. Même, et en supposant que notre équité ne soit pas équitable, et ce d’une façon flagrante. Quel serait l’incidence pour les autres du bureau-d’à-côté ? Aucune ! Et alors ? Me voudrait-on du bien ? Voudrait-on à tout propos dénigrer la collègue qui se trouve partager mon bureau ? Je ne suis pas certain de la première réponse, j’ai quelques doutes sur la seconde, par contre, il y a là-dedans un poil de rancune par rapport à une précédente action de celle-ci. Il est vrai que cette action, en patte d’éléphant, a surpris son monde. Mais bon… après tout c’est là où ça devient intéressant, et c’est pas une raison pour trimballer ce truc comme une vieille casserole. Du coup, le bien que l’on me veut devient en fait, le bien qu’ils se désirent pour eux. Et ça, il n’en est pas question !!
Je l’ai déjà écrit quelque part, mais il est vrai que je suis toujours arrivé jusqu’à présent à nouer des relations de travail de qualité avec la personne avec qui je dois partager mon bureau. Et ça – outre que ça rend le quotidien moins triste et moins pesant – c’est aussi un avantage justement en terme d’arrangements, de concessions, qu’il convient parfois de faire. Nos arrangements et concessions reposent sur l’équilibre, je le ressens tout à fait comme tel, et je suppose que ma collègue – pétrie de ce sens du juste – le ressens aussi.
Je revendique pour nous – et pour moi en tout cas – le slogan des bébés phoques si charmants massacrés sur la banquise :
Laissez les vivre !


